S’inspirer de la médecine traditionnelle autochtone de la Réunion pour développer des innovations dermopharmaceuthiques
Pour la 6e année consécutive, un concours très sélectif de l’Institut du Médicament de Strasbourg a récompensé un duo de jeunes chercheurs.euses porteurs d’un projet innovant afin de développer de nouveaux traitements ou de nouveaux outils de diagnostic.
Mécène du concours depuis 2024, les Mutuelles Axa financeront pendant 3 années le projet des lauréats Yuliia Popa et Hugo Debelvalet. Les deux scientifiques concrétisent un projet à l'étude depuis plus de 2 ans : combiner les savoirs issus d’études de médecines traditionnelles aux technologies d’analyses de pointe pour identifier des traitements cutanés.
Le Challenge DDD : pousser les étudiants de master à innover
L’Institut du Médicament de Strasbourg (IMS), un centre de recherche dédié à la l’innovation thérapeutique, organise chaque année un parcours de formation appelé Euridis. Ce programme forme de jeunes scientifiques à la conception de projets de recherche interdisciplinaires visant à répondre à un besoin thérapeutique (développer de nouveaux traitements ou améliorer le diagnostic des maladies). Durant leur deuxième année de Master, les participants construisent un programme de recherche qu’ils présentent ensuite devant un jury international afin d’obtenir les financements nécessaires à sa réalisation lors du Challenge DDD.
Cette année encore, l’institut a pu compter sur le soutien des Mutuelles Axa pour financer deux thèses de 3 ans où deux jeunes scientifiques unissent leurs compétences dans un projet commun innovant. En juin 2025, Yuliia Popa et Hugo Debelvalet ont remporté le prix Axa du Challenge DDD avec un projet original destiné à explorer le potentiel thérapeutique de molécules issues de plantes traditionnellement utilisées à l’île de La Réunion pour traiter des pathologies cutanées, notamment l’eczéma.
Yuliia Popa et Hugo Debelvalet se sont rencontrés en licence de chimie et biologie et ils ont imaginé ce projet avant même d’entamer leur Master. Au départ destinés à des études de médecine, ils se sont finalement tournés vers la recherche pharmaceutique avec l’objectif d’exploiter le potentiel thérapeutique de remèdes ancestraux. Hugo Debelvalet, originaire de la Réunion, avait déjà entendu parler de certaines plantes médicinales à explorer : « la flore de la Réunion est extrêmement diversifiée et il existe de nombreuses plantes connues pour leurs propriétés médicinales. Dans un projet en fin de licence, nous avons pu déjà nous rendre compte du potentiel de ces remèdes encore utilisés aujourd’hui par les populations et imaginer développer un projet de recherche pour aller plus loin et comprendre les mécanismes d’action de ces plantes ».
« De mon côté, je m’intéressais particulièrement aux cosmétiques et à la dermatologie » précise Yuliia Popa, étudiante ukrainienne venue suivre un cursus universitaire à Strasbourg « j’avais une amie qui présentait énormément de plaques d’eczéma, une pathologie cutanée très handicapante au quotidien. Nous nous sommes alors intéressés à cette pharmacopée traditionnelle et aux remèdes spécifiquement destinés à soulager les pathologies cutanées ».
Durant leur Master, les deux étudiants se sont inscrits en parallèle au Diplôme Universitaire proposé par l’Institut du Médicament. Au programme : cours, conférences, ateliers et coaching pour encourager les étudiants à se projeter dans un parcours entrepreneurial au service du développement d’un médicament ou d’outils de diagnostic. Yuliia Popa précise qu’ils ont tous les deux choisi les spécialités de leur master et leurs stages en laboratoires en vue de réaliser leur projet : « L’IMS nous a accompagné dans les aspects du projet moins en lien avec la science pure : nous avons réalisé des études de marché, nous nous sommes renseignés sur la propriété intellectuelle, les structures juridiques futures qui pourraient porter notre innovation, etc. C’est un parcours complet qui prépare les scientifiques à valoriser leur future innovation sous tous ces aspects les plus techniques ».
L'ethnopharmacologie pour traiter l’eczéma
Inspirée par les usages empiriques des plantes dans différentes sociétés humaines, les études dites « ethnopharmacologiques » ont apporté à l’humanité plus de 60 % de ses médicaments quotidiens1. Il s’agit donc d’une approche très pertinente pour découvrir de nouvelles molécules thérapeutiques, spécifiquement pour lutter contre l’eczéma. Yuliia Popa précise que cette pathologie rependue a cruellement besoin nouvelles solutions « l’eczéma est une maladie inflammatoire chronique de la peau due à une anomalie de la réponse immunitaire et une déficience de la barrière cutanée. Plus de 3,5 millions de personnes en souffrent en France2 et les deux types de thérapies existantes présentent des désavantages. Les traitements à base de corticoïdes sont peu onéreux, mais entrainent des effets secondaires. Des injections d’anticorps monoclonaux bloquent l’action de molécules responsables de cette inflammation excessive, mais ce traitement ne marche pas chez tous les patients et il est très cher. Nous souhaitons identifier une solution combinant efficacité, effets secondaires réduits et coûts abordables. »
Afin d’identifier les plantes candidates, un premier travail a consisté à faire l’inventaire des remèdes ancestraux en réalisant une bibliographie des enquêtes réalisées auprès des praticiens traditionnels et des usages populaires à la Réunion. Ensuite, les jeunes chercheurs veulent passer du terrain au laboratoire pour confirmer ou infirmer les indications thérapeutiques. L’objectif est de mettre en évidence une action physiologique en testant un extrait de plante sur des cultures cellulaires. Hugo Debelvalet détaille les étapes de leur projet et le rôle de chacun : « Yuliia effectuera des analyses du protéome des cellules humaines de peau (c’est-à-dire l’analyse de l’ensemble des protéines contenu dans ces cellules) afin de détecter les potentielles interactions entre les molécules issues de la plante et les cellules cutanées. Moi, je serai en charge d’identifier et d’extraire les molécules suspectées d’avoir une action thérapeutique ».
La jeune chimiste met actuellement au point une technique pour identifier rapidement si les cellules entrent en interaction avec les composés de plantes testés : « J’utilise la méthode de profilage protéomique thermique (TPP). Les protéines se dégradent quand on augmente la température, sauf si elles se lient avec d’autres molécules et deviennent alors plus stables et résistantes à la température. Je vais comparer des cellules de peau traitée ou non traitée. En observant quelles protéines des cellules de peau restent stables en présence d’une molécule issue d’une plante médicinale, je pourrai identifier ses cibles potentielles et mieux comprendre son action dans la cellule de peau. » La chercheuse testera également si l’application des composés de plantes peut faire varier l’activité et la présence de certaines protéines impliquées dans l’eczéma : « on sait, par exemple, que les patients produisent une moins grande quantité d’une protéine appelée filaggrine, entrainant un dysfonctionnement de la barrière cutanée. Il sera intéressant d’observer si les extraits de plante sur les cellules de peau augmentent la production de filaggrine. L’idée est d’analyser la moindre modification significative entre les cellules traitées et non traitées pour comprendre les mécanismes d’action… s’il y en a !».
Le duo lauréat du Challenge DDD 2025 financé par les mutuelles AXA. Lors du concours, Yuliia Popa et Hugo Debelvalet expliquent le principe de la méthode de test des molécules extraites des plantes médicinales sur culture cellulaire de peau humaine. Yuliia Popa effectue sa thèse dans le laboratoire de Spectrométrie de masse bioorganique sous la direction de Christine Carapito à Institut Pluridisciplinaire Hubert Curien. Hugo Debelvalet réalise son doctorat dans le laboratoire d’Innovation Thérapeuthique sous la direction de Sergio Orti.
Le Challenge DDD sélectionne les projets susceptibles d’aboutir à la création d’une start-up afin de mettre à disposition des patients les innovations thérapeutiques développées. Dans ce but, le duo espère qu’au terme de leur doctorat (à l’horizon 2028), les molécules thérapeutiques identifiées et caractérisées pourront passer l’étape supérieure pour des tests précliniques, et pour la valorisation de leurs innovations. Les jeunes scientifiques se sont lancé dès octobre 2025 dans cette aventure mûrie de longue date avec l’objectif de découvrir de nouvelles solutions thérapeutiques saines et efficaces pour les patients ainsi que le développement de techniques de laboratoire utiles à l’investigation ethnopharmacologique lié aux maladies de la peau.